CANDIDE - Voltaire

Chapitre 3

Comment Candide se sauva d'entre les Bulgares et ce qu'il devint

De "Rien n'était..." à "...Mlle Cunégonde."




Plan de la fiche sur le chapitre 3 de Candide de Voltaire :
Introduction
Texte du chapitre 3 (extrait étudié)
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    L'année 1756 est marquée par le début de la guerre de 7 ans entre l'Autriche et la France contre la Prusse et l'Angleterre, et en 1758, année durant laquelle Voltaire compose Candide, une campagne est en train de ravager l'Europe.

    Nous allons étudier le début du chapitre 3 de Candide.


Texte du chapitre 3 (extrait étudié)


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Lu par Laetitia - source : litteratureaudio.com


CHAPITRE TROISIEME

COMMENT CANDIDE SE SAUVA D'ENTRE LES BULGARES, ET CE QU'IL DEVINT


    Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

    Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes ; là des filles éventrées après avoir assouvi les besoins naturels de quelques héros rendaient les derniers soupirs ; d'autres, à demi brûlées, criaient qu'on achevât de leur donner la mort. Des cervelles étaient répandues sur la terre à côté de bras et de jambes coupés.

    Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et des héros abares l'avaient traité de même. Candide, toujours marchant sur des membres palpitants ou à travers des ruines, arriva enfin hors du théâtre de la guerre, portant quelques petites provisions dans son bissac, et n'oubliant jamais Mlle Cunégonde. Ses provisions lui manquèrent quand il fut en Hollande ; mais ayant entendu dire que tout le monde était riche dans ce pays-là, et qu'on y était chrétien, il ne douta pas qu'on ne le traitât aussi bien qu'il l'avait été dans le château de monsieur le baron avant qu'il en eût été chassé pour les beaux yeux de Mlle Cunégonde.

Extrait du chapitre 3 de Candide - Voltaire


Candide - Chapitre 3


Annonce des axes

I. Une vision ironique de la guerre
1. L'aspect esthétique
2. La justification de la guerre
3. La comptabilité

II. Une dénoncition de la guerre
1. La cruauté de la guerre
2. La diversité des victimes
3. Un effet de décalage pour accentuer la dénonciation

III. Les critiques de Voltaire
1. Une critique des souverains
2. Une critique des philosophes



Commentaire littéraire

I. Une vision ironique de la guerre

La guerre est présentée de façon inattendue : l'accent est mis sur son aspect esthétique au début du passage.

1. L'aspect esthétique

Voltaire souligne le caractère esthétique de la guerre

Nous remarquons quatre adjectifs élogieux intensifiés par « si » : « beau », « lest », « brillant », « ordonné ». Rythme très sautillant "si beau", "si leste", "si brillant", "si ordonné, que les 2 armées" (rime) => marche militaire.

C'est un véritable spectacle, à rapprocher d'un tableau. De même, il y'a un accompagnement musical : insistance sur « l'harmonie », les « Te Deum » finaux.

Enumération des instruments de musique : du plus aigu au plus grave.


2. La justification de la guerre

Le massacre est ici moralement et socialement justifié : « infectaient », « coquins » présentent les victimes comme des coupables. La guerre serait donc une mesure d'assainissement.


3. La comptabilité

Le narrateur tient une véritable comptabilité des tués, et énumère les chiffres et le total final sans manifester aucune émotion : comme si l'importance des chiffres traduit à elle seule l'opinion de l'auteur et valoriser la guerre (cf. les communiqués militaires). De même, il fait des approximations avec désinvolture : « à peu près ». « le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes » : déshumanise les morts en les considérant dans un ensemble uniforme.


II. Une dénoncition de la guerre

1. La cruauté de la guerre

Dès le premier paragraphe, Voltaire fait apparaitre en filigrane la cruauté de la guerre :
le dernier instrument évoqué est « le canon » : la guerre n'est pas de la musique, mais la mort. « telle qu'il n'y en eu jamais en enfer » monde de l'insoutenable, de l'inimaginable.
« harmonie » / « enfer » => contraste, antithèse.
Derrière la brillante façade : chaos et horreur.

Voltaire fait ici voir les évènements à travers les yeux de Candide, qui découvre les effets de la « boucherie héroïque » (oxymore => opinion de Voltaire sur la guerre = massacre sanglant et inutile qui démystifie la notion d'héroïsme) en passant dans un village qui a été détruit et dont les habitants ont été massacrés. L'horreur de la guerre est vue de façon très réaliste, et l'écriture change : changement de temps du passé simple à l'imparfait, temps de la description ; le regard de Candide se développe.

Lexique qui connote une extrême violence : vieillards criblés de coups, femmes égorgées, « mamelles sanglantes » (lait = vie / sanglantes = mort).
Usage de la litote (expression atténuée de la réalité : dire moins pour exprimer plus) « besoins naturels de quelques héros » = viol.


2. La diversité des victimes

Toutes les victimes sont répertoriées: femmes, enfants, vieillards. Une description d'un réalisme très cru montre l'ampleur des massacres : le champ lexical de la violence est très étendu et diversifié, désigne les actes meurtriers des soldats et leurs résultat : « criblés de coups », « égorgées », « éventrées », « brûlées », etc. (assonance en « é »). Le narrateur précise des détails anatomiques horribles, suggère la souffrance des agonisants, et montre qu'il s'agit de familles entières.


3. Un effet de décalage pour accentuer la dénonciation

En principe, la description très réaliste de la guerre et de ses conséquences devrait suffire à la rendre condamnable, mais Voltaire a utilisé d'autres moyens pour la dénoncer : la double vision et l'ironie. Voltaire cherche à attirer l'attention de son lecteur par des effets de décalage.

La guerre aurait avant tout une légitimité esthétique : Voltaire la montre ironiquement comme un spectacle (champ lexical du spectacle, conception théâtrale de la guerre : « héroïque »), puis il décrit de façon très réaliste ses conséquences avec les massacres de civils. Il s'agit là de deux visions inconciliables de la guerre. Voltaire évoque également la complicité de la religion : « Te Deum ».


III. Les critiques de Voltaire

1. Une critique des souverains

La responsabilité de la guerre est identique dans les deux camps, et incombe à leurs souverains : « les deux rois » et à leur appétit de conquête.

« Te deum » => action de grâce pour remercier Dieu. Les deux rois le font chacun dans leur camp => chacun se croit victorieux => orgueil et aveuglement des rois.

Ces massacres se produisent dans les deux camps, « Bulgares » et « Abares » : le comportement similaire des deux armées montre que ces massacres sont la conséquence directe de la guerre. Les noms des deux peuples « Bulgares » et « Abares » se ressemblent => la barbarie n'appartient pas qu'à un seul camp.

Voltaire dénonce les lois qui ne servent pas le peuple : « c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public ».


2. Une critique des philosophes

« la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface » => Critique de la philosophie optimiste car si « tout va bien dans le meilleur des mondes » comme selon la philosophie de Pangloss, il n'y aurait pas de guerre.
Voltaire se moque des philosophes avec ironie : « Candide, qui tremblait comme un philosophe ». Il discrédite sérieusement son aveuglement, car au milieu des massacres : « et n'oubliant jamais Mlle. Cunégonde ».



Conclusion

    Les moyens mis en oeuvre par Voltaire pour la dénonciation sont ici diverses: la description réaliste, mais également l'ironie et la critique déguisée.

    Ce chapitre peut être lu de plusieurs façons; on peut le considérer dans une perspective simplement narrative: c'est le premier choc de Candide, qui le confronte au problème de la guerre. Il y'a également une lecture philosophique : c'est l'apparition pour lui du mal sur la terre => texte représentatif du XVIIIème, où la guerre est un thème récurrent.
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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur le Chapitre 3 de Candide de Voltaire