Les tragiques

Livre I - Misères (vers 97 à 130)

Agrippa d'Aubigné






Plan de la fiche sur Les tragiques - Misères de Agrippa d'Aubigné :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    L'auteur de ce texte, Théodore Agrippa d'Aubigné (1552 - 1630) vécut aux XVIème et XVIIème siècles. Né d'une famille protestante, il reçut une éducation humaniste, dans les principes de la Réforme. Voué à la défense de la cause protestante, il prit rapidement les armes et s'engagea au coté d'Henry de Navarre. Déçu par l'abjuration de ce dernier (devenu Henry IV), c'est par l'écriture qu'il poursuit son combat : Les Tragiques, dont est extrait le texte qui suit, est une œuvre poétique de combat, liée à l'action du parti protestant au cours des guerres de religion.

    Le premier chant présente la tragédie de la France à travers une grande allégorie.





Texte étudié

Je veux peindre la France une mère affligée,
Qui est, entre ses bras, de deux enfants chargée.
Le plus fort, orgueilleux, empoigne les deux bouts
Des tétins nourriciers ; puis, à force de coups
D'ongles, de poings, de pieds, il brise le partage
Dont nature donnait à son besson l'usage ;
Ce voleur acharné, cet Esaü malheureux,
Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux,
Si que, pour arracher à son frère la vie,
Il méprise la sienne et n'en a plus d'envie.
Mais son Jacob, pressé d'avoir jeûné meshui,
Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui,
À la fin se défend, et sa juste colère
Rend à l'autre un combat dont le champ et la mère.
Ni les soupirs ardents, les pitoyables cris,
Ni les pleurs réchauffés ne calment leurs esprits ;
Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,
Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.
Leur conflit se rallume et fait si furieux
Que d'un gauche malheur ils se crèvent les yeux.
Cette femme éplorée, en sa douleur plus forte,
Succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte ;
Elle voit les mutins tout déchirés, sanglants,
Qui, ainsi que du cœur, des mains se vont cherchant.
Quand, pressant à son sein d'une amour maternelle
Celui qui a le droit et la juste querelle,
Elle veut le sauver, l'autre qui n'est pas las
Viole en poursuivant l'asile de ses bras.
Adonc se perd le lait, le suc de sa poitrine ;
Puis, aux derniers abois de sa proche ruine,
Elle dit : « Vous avez, félons, ensanglanté
Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté ;
Or vivez de venin, sanglante géniture,
Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture !

Agrippa d'Aubigné, Les Tragiques, Livre I, Misères, vers 97 à 130.




Annonce des axes

I. L'allégorie de la France / mère
1. L'image de la mère nourricière
2. Le registre de la violence physique
3. L'union des 2 thèmes dans la prosopopée finale

II. Un texte pour convaincre
1. Figures de l'exagération 2. Reprises de type anaphorique produisant de puissants effets oratoires
3. Les rythmes confèrent aussi de l'ampleur à l'évocation

III. L'engagement d'Aubigné en faveur d'un camp
1. Utilisation des figures bibliques pour marquer son engagement personnel dans le conflit
2. Une seule vraie victime : la France



Commentaire littéraire

I. L'allégorie de la France / mère

1. L'image de la mère nourricière

Dès le premier vers en alexandrin, le poète annonce clairement et solennellement son intention : "Je veux peindre la France une mère affligée" :
- Le terme "peindre" suppose bien une construction progressive, à la manière d'un tableau
- L'expression "mère affligée" met bien en valeur l'ambivalence du thème : la France est à la fois "mère" (et le texte va développer cet aspect protecteur et nourricier) et "affligée" ce qui annonce déjà le thème de la peine et de la violence.
-> Ces deux aspects vont être largement développés dans le texte et vont contribuer à étoffer l'allégorie.

La mère est montrée dans le rôle d'une mère qui allaite ses deux enfants -> Relever le champ lexical correspondant.

Les "tétins nourriciers" sont rejetés en début du vers 4 et sont ainsi mis en valeur.
Le sein est ici une synecdoque de la mère nourricière.


2. Le registre de la violence physique

- Relever le champ lexical correspondant.
- Les sonorités rendent bien l'idée du déchirement :
- Vers 8 : "Fait dégât du doux lait qui doit nourrir les deux" (opposition entre les dentales dures [d] et les assonances douces [u])
- Vers 12 : "Ayant dompté longtemps en son cœur son ennui" (opposition entre les allitérations de début de vers en [d] et en [t] et l'allitération en [s] de la fin)
- Vers 18 : "si bien que leur courroux par leurs coups se redoublent" (le redoublement des coups est mimé par les assonances en [u] et les allitérations en [k] et [r].


3. L'union des 2 thèmes dans la prosopopée finale

Les deux lexiques se rejoignent dans une horrible union formulée dans les paroles de la France à la fin (vers 31 à 34) : l'union du sang et du lait :
- "Vous avez (…) ensanglanté / le sein qui vous nourrit" : v. 31-32 : association mise en valeur par l'enjambement.
- "Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture" v. 34

TRANSITION
L'allégorie de la mère affligée frappe l'imagination par la violence des images du combat entre 2 frères. Si l'on ressent autant cette violence, c'est que l'auteur ne néglige pas les procédés d'amplification.


II. Un texte pour convaincre

1. Figures de l'exagération

En étant engagé au service d'une cause, l'écrivain refuse de rester simple spectateur d'un fait historique : il veut convaincre son lecteur, le persuader et l'émouvoir. C'est pourquoi les procédés d'amplification ont une importance déterminante dans son écrire.

- Vers 14 "Rend à l'autre un combat dont le champ est la mère" = le corps de la mère métamorphosée en champ de bataille.
- La gradation : v. 15-16 : "soupirs… cris… pleurs" = on est dans la recherche du sublime.
- L'imprécation finale (ou prosopopée) qui donne une tournure tragique et grandiloquente au texte.

    -> Bilan : Ces tournures contribuent à prouver au lecteur l'importance du sujet et la force de conviction du poète.


2. Reprises de type anaphorique produisant de puissants effets oratoires

- Répétition emphatique du démonstratif v. 7 : "Ce voleur… cet Esau".
- Répétition mise en valeur en début de vers de "ni" v. 15-16 (anaphore).
- Reprise insistante du possessif "leur" v. 17, 18, 19, répétée phonétiquement en écho par "pleurs, malheur, douleur, cœur…".

    -> Bilan : Un effet oratoire certain qui dramatise volontairement le ton du texte et le rend très solennel.


3. Les rythmes confèrent aussi de l'ampleur à l'évocation

- Le souffle puissant de l'alexandrin soutenu par des enjambements amplificateurs : v. 13-14, 19-20, 27-28…
- Parfois ce souffle est volontairement brisé de façon à créer des effets de surprise et d'insistance : après l'annonce solennelle des vers 1 et 2, les vers 3, 4 et 5, par leur rythme brisé introduisent la violence et le désordre.

Le texte se situe déjà dans l'esthétique baroque.

Conclusion : Sans s'engager en tant que tel dans le texte (il ne dit qu'une fois "je" au vers 1) le poète donne la mesure de son engagement par la force des paroles rédigées qui donnent au texte une tournure solennelle qui n'élude jamais la notion de violence et de souffrance.


III. L'engagement d'Aubigné en faveur d'un camp

1. Utilisation des figures bibliques pour marquer son engagement personnel dans le conflit

La mère a deux enfants jumeaux (Esaü et Jacob). Ces deux enfants représentent respectivement les catholiques et les protestants. Jacob est persécuté par Esaü, comme le sont les protestants par les catholiques.

Dans la Bible (Genèse, verset XXV), Jacob, le cadet, le préféré du père, a racheté le droit d'aînesse à Esaü (pour un plat de lentilles), ainsi dépossédé de son héritage.

- "Esaü" est "le plus fort, orgueilleux" v. 3 : il symbolise l'Eglise catholique, l'aîné qui agit d'abord sans rencontrer la résistance. Voir le lexique dévalorisant : "ce voleur acharné…" v. 7.
- Vers 11 : la révolte de l'opprimé introduit une transformation dans le récit : Jacob symbolise le parti protestant, dont la cause est présentée comme légitime : "ayant dompté longtemps en son cœur son ennui", "sa juste colère" v. 12-13, "celui qui a le droit et la juste querelle" v. 26

-> A priori, d'Aubigné se situe donc clairement dans le camp des Protestants (fidèle en cela à son engagement).


2. Une seule vraie victime : la France

Mais, en réalité, la position du protestant d'Aubigné n'est pas aussi manichéenne qu'on peut le croire : si la balance penche en faveur du plus jeune, cependant, la prosopopée finale condamne les deux frères : "sanglante géniture" v. 33

L'idée majeure du texte : c'est la France qui se stérilise et s'empoisonne de ce combat fratricide :
- "vivez de venin", "Je n'ai plus que du sang pour votre nourriture" v. 34-35.
- "aux derniers abois de sa proche ruine" v. 30, "succombe à la douleur, mi-vivante, mi-morte" v. 22.





Conclusion

Misères est un texte au style très oratoire qui marque un engagement fort du poète au service de la cause protestante, mais plus encore pour défendre la patrie en danger.

Une allégorie que l'on retrouve dans la littérature de l'époque :
voir le catholique Ronsard :
      "Je veux malgré les ans au monde publier,
       D'une plume de fer sur un papier d'acier,
       Que ses propres enfants l'ont prise et dévêtue
       Et jusques à la mort vilainement battue".
                   (Continuation du Discours des misères de ce temps, Ronsard, 1562, vers 5 à 8)


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Merci à Anne-Laure pour cette analyse sur Les tragiques - Misères de Agrippa d'Aubigné