CANDIDE - Voltaire

Chapitre 5 - Extrait

De "À peine ont-ils mis le pied" à "un peu d'eau d'une fontaine voisine."





Plan de la fiche sur le chapitre 5 de Candide de Voltaire :
Introduction
Texte du chapitre 5 (extrait étudié)
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

     Le bouleversement causé par le tremblement de terre de Lisbonne en 1755 a déjà inspiré à Voltaire un poème de tonalité à la fois pathétique et indignée dans lequel il remet en cause toutes les théories optimistes. La rédaction de Candide lui donne l'occasion de revenir à l'événement sous une forme narrative. Très habilement, il intègre au schéma du conte un épisode portugais, précisément à cette date, ce qui lui donne un démenti supplémentaire à opposer aux optimistes. Ce démenti est d'autant plus intéressant et efficace qu'il est réel et relève d'une calamité naturelle imprévisible. Le contexte du cataclysme permet, dans le cadre du conte, de mettre en scène plusieurs personnages, Candide, Pangloss, et le matelot qui vient de tuer Jacques. Chacun est nettement individualisé : Candide cherche désespérément à comprendre comment ce monde peut être le meilleur ; Pangloss cherche dans tout événement le résultat d'une cause qu'il s'efforce de trouver ; le matelot, corrompu, profite de la situation. Ainsi, au désordre extérieur correspond un désordre moral, aggravé par l'inefficacité totale de la parole. Le conte permet en effet de présenter les personnages dans une situation qui rappelle la comédie, mais le dialogue se révèle stérile, inadapté, et ridicule.


Texte du chapitre 5 (extrait étudié)


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CHAPITRE 5

   À peine ont-ils mis le pied dans la ville en pleurant la mort de leur bienfaiteur, qu'ils sentent la terre trembler sous leurs pas ; la mer s'élève en bouillonnant dans le port, et brise les vaisseaux qui sont à l'ancre. Des tourbillons de flammes et de cendres couvrent les rues et les places publiques ; les maisons s'écroulent, les toits sont renversés sur les fondements, et les fondements se dispersent ; trente mille habitants de tout âge et de tout sexe sont écrasés sous des ruines, Le matelot disait en sifflant et en jurant : « Il y aura quelque chose à gagner ici. -- Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ? disait Pangloss. -- Voici le dernier jour du monde ! » s'écriait Candide. Le matelot court incontinent au milieu des débris, affronte la mort pour trouver de l'argent, en trouve, s'en empare, s'enivre, et, ayant cuvé son vin, achète les faveurs de la première fille de bonne volonté qu'il rencontre sur les ruines des maisons détruites et au milieu des mourants et des morts. Pangloss le tirait cependant par la manche. « Mon ami, lui disait-il, cela n'est pas bien, vous manquez à la raison universelle, vous prenez mal votre temps. -- Tête et sang ! répondit l'autre, je suis matelot et né à Batavia ; j'ai marché quatre fois sur le crucifix dans quatre voyages au Japon ; tu as bien trouvé ton homme avec ta raison universelle ! »

     Quelques éclats de pierre avaient blessé Candide ; il était étendu dans la rue et couvert de débris. Il disait à Pangloss : « Hélas ! procure-moi un peu de vin et d'huile ; je me meurs. -- Ce tremblement de terre n'est pas une chose nouvelle, répondit Pangloss ; la ville de Lima éprouva les mêmes secousses en Amérique l'année passée ; même causes, même effets : il y a certainement une traînée de soufre sous terre depuis Lima jusqu'à Lisbonne. -- Rien n'est plus probable, dit Candide ; mais, pour Dieu, un peu d'huile et de vin. -- Comment, probable ? répliqua le philosophe ; je soutiens que la chose est démontrée. » Candide perdit connaissance, et Pangloss lui apporta un peu d'eau d'une fontaine voisine.

Extrait du chapitre cinquième (5) de Candide - Voltaire



Annonce des axes

I. Le thème du désordre
1. Le bouleversement de la nature
2. Le bouleversement des valeurs

II. La parole inutile
1. Les interventions de Pangloss
2. Les interventions de Candide
3. Les interventions du matelot



Commentaire littéraire

I. Le thème du désordre

     La notion de désordre apparaît dans le texte à travers les images du bouleversement qui entraîne de véritables anomalies sur le plan de la nature et sur celui du comportement des êtres humains.

1. Le bouleversement de la nature

     Les éléments naturels ne sont pas dans leur situation habituelle : plus de stabilité de la terre ("la terre tremble "), élévation du niveau de la mer ("la mer s'élève") qui relève du raz-de-marée ; aspect et mouvement inhabituels dans un port, avec des conséquences elles-mêmes inhabituelles pour les navires ("en bouillonnant", "brise"). Les précisions comme "dans le port" et "qui sont à l'ancre" soulignent l'aspect hors normes du phénomène. Le bouleversement est également souligné par l'insistance sur d'autres phénomènes insolites et inexplicables (le feu et la cendre) et sur la destruction aveugle qui met tout sens dessus dessous. Le récit met en relief ce renversement des éléments par des rapprochements imagés ("les toits sont renversés sur les fondements"). L'insistance sur la totalité ("de tout âge et de tout sexe ") apporte une image de chaos : tous sont atteints sans qu'il y ait espoir de comprendre ce qui se passe. La vision qui se dessine est celle d'une apocalypse qui perturbe, fausse et détruit toutes les données habituelles du monde : ce qui tenait debout est abattu, ce qui vivait est détruit, ce qui était calme et en paix est déstabilisé. Mais cette déstabilisation est aussi morale.


2. Le bouleversement des valeurs

     Il est illustré par le comportement opportuniste du matelot, image de l'homme profiteur, égoïste et corrompu. Son attitude est révélée par les paroles rapportées au style direct (« Il y aura quelque chose à gagner ici...) soulignant des agissements qui poussent à tirer parti des situations dans lesquelles les autres sont affaiblis et incapables de réagir. On peut souligner la mise en relief de l'égoïsme et de l'intérêt (la seule activité du matelot consiste d'abord à trouver de l'argent "affronte la mort pour trouver de l'argent"), et du seul souci de satisfaire instincts et désirs (ivresse, sexualité). Le rapprochement constant qu'établit Voltaire entre les actions du matelot et le contexte environnant souligne particulièrement la relation établie entre les deux types de bouleversement : on le perçoit à l'insistance sur le lieu : "quelque chose à gagner ici", "au milieu des débris", "sur les ruines des maisons détruites", "au milieu des mourants et des morts". Ce rapprochement fait ressentir ce comportement comme encore plus immoral étant donné son inadaptation à la situation. La manière dont le personnage répond à Pangloss - avec une désinvolture et une indifférence totales - insiste sur le peu de cas qu'il fait de l'événement lui-même, indépendamment du profit qu'il peut en tirer.
     Candide se trouve ainsi, une fois encore, confronté à une situation qui ne reflète aucunement les théories de son maître Pangloss. Comme cela se passe habituellement, il cherche à comprendre et interroge celui-ci. Dans le cas de l'épisode de Lisbonne, le dialogue fait apparaître à quel point la théorie de l'optimisme du philosophe Pangloss est éloignée de la réalité des choses.


II. La parole inutile

     Chacun des personnages est conduit à prendre la parole et chaque intervention montre que les mots sont inadaptés et que les personnages ne s'écoutent pas.

1. Les interventions de Pangloss

     Elles traduisent le souci permanent du philosophe de chercher une cause à tout phénomène. On pourrait s'attendre cependant à une autre réaction étant donné la catastrophe. La première intervention de Pangloss ("Quelle peut être la raison suffisante de ce phénomène ?") paraît déplacée car elle ne prend pas en compte l'horreur de la situation. L'utilisation non pertinente de termes philosophiques se retrouve un peu plus loin lorsque Pangloss adresse des remontrances au matelot : "vous manquez à la raison universelle". Le passage nous montre ainsi un Pangloss plus soucieux de poursuivre, contre vents et marées, un développement philosophique formel et stéréotypé (chercher à prouver qu'on peut expliquer le tremblement de terre "mêmes causes, mêmes effets") qui ne s'applique pas à la situation puisqu'il s'applique en réalité à toutes les situations. De plus, Pangloss donne à Candide presque mourant des raisonnements alors que celui-ci ne demande qu'un peu à boire. Il faut en effet attendre que le jeune homme ait perdu connaissance pour que Pangloss agisse enfin. L'alternance des répliques dans le deuxième paragraphe fait également ressortir le décalage entre une situation vécue (celle de Candide qui est une situation de souffrance) et l'abstraction du raisonnement inefficace et totalement inadapté du philosophe. L'un vit, souffre et risque même de perdre la vie alors que l'autre raisonne et ne fait rien.


2. Les interventions de Candide

     Elles révèlent une situation réelle et constituent donc un constant retour au vécu, à l'expérience. La première exclamation ("Voici le dernier jour du monde !") correspond bien au personnage : c'est le constat que rien ne va, mais ce constat est vain puisque Candide reste toujours désarmé. Les paroles de Candide ne sont pas ridicules ; elles soulignent son impuissance et servent surtout à mettre en relief celles de Pangloss auxquelles elles s'opposent. Les paroles que prononce Candide sont celles de la vie qui diminue et leur portée dramatique vient de ce qu'il n'y a réellement personne pour les entendre. A ce titre, elles apparaissent comme vaines.


3. Les interventions du matelot

     Elles se situent dans un registre encore différent, ce sont les paroles d'un personnage pragmatique et opportuniste. Elles traduisent une expérience acquise, sur laquelle les raisonnements n'ont aucun effet. C'est la raison pour laquelle elles se réduisent à une réaction ("tu as bien trouvé ton homme avec ta raison universelle !") traduisant l'inefficacité des interventions de Pangloss. On peut résumer la nature et la fonction des différentes interventions de la manière suivante : Pangloss raisonne dans le vide sans apporter aucune aide à Candide, dont les paroles traduisent l'impuissance, tandis que le matelot préfère l'action et ne parle que pour souligner l'inadaptation de Pangloss. La tonalité n'est pas très éloignée de celle d'une comédie un peu grinçante. Derrière l'ordre des mots -ceux de Pangloss- se cache l'incohérence réelle d'une pensée qui se veut parfaitement harmonieuse et rassurante.



Conclusion

     Le conte introduit des personnages et les intègre au contexte d'horreur, qui s'estompe quelque peu au profit de la mise en scène. Ce qui importe essentiellement ici est l'ensemble des réactions de héros déjà connus et caractérisés : la manière de réagir de Pangloss face à ce qui s'oppose à ses théories, celle de Candide face aux événements et face à Pangloss et celle du matelot, déjà vu dans le chapitre précédent, qui est là pour "parfaire" l'image d'une humanité égoïste et cruelle qui n'hésite pas à profiter des pires situations.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur le Chapitre 5 de Candide de Voltaire