CANDIDE - Voltaire

Chapitre 22 - Extrait

Satire de la société littéraire et des spectacles

De "Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à la comédie" à "un faiseur de feuilles, un Fréron."





Plan de la fiche sur le chapitre 22 de Candide de Voltaire :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire


Introduction

    Dans cet extrait du chapitre 22 de Candide, un abbé amène Candide et Martin voir une pièce de théâtre à Paris. Voltaire en profite pour faire la satire de la société parisienne, et plus spécialement la société littéraire et celle des spectacles. Mais ici, sa démarche est originale car la critique générale tourne à la satire spirituelle. Voltaire s’implique personnellement soit pour attaquer, soit pour défendre.

Voltaire
Voltaire


Exemple de problématique : en quoi la satire personnelle des ennemis de Voltaire sert-elle la critique et/ ou la défense de la société littéraire en général ?


Texte étudié

Candide - Chapitre 22


[…]

Celui-ci mena d'abord Candide et Martin à la comédie. On y jouait une tragédie nouvelle. Candide se trouva placé auprès de quelques beaux esprits. Cela ne l'empêcha pas de pleurer à des scènes jouées parfaitement. Un des raisonneurs qui étaient à ses côtés lui dit dans un entracte : « Vous avez grand tort de pleurer : cette actrice est fort mauvaise ; l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore ; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs ; l'auteur ne sait pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie ; et, de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées : je vous apporterai demain vingt brochures contre lui. - Monsieur, combien avez- vous de pièces de théâtre en France ? » dit Candide à l'abbé ; lequel répondit : « Cinq ou six mille. - C'est beaucoup, dit Candide ; combien y en a-t-il de bonnes ? - Quinze ou seize, répliqua l'autre. - C'est beaucoup », dit Martin.

Candide fut très content d'une actrice qui faisait la reine Élisabeth dans une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois. « Cette actrice, dit-il à Martin, me plaît beaucoup ; elle a un faux air de Mlle Cunégonde ; je serais bien aise de la saluer. » L'abbé périgourdin s'offrit à l'introduire chez elle. Candide, élevé en Allemagne, demanda quelle était l'étiquette, et comment on traitait en France les reines d'Angleterre. « Il faut distinguer, dit l'abbé ; en province, on les mène au cabaret ; à Paris, on les respecte quand elles sont belles, et on les jette à la voirie quand elles sont mortes. - Des reines à la voirie ! dit Candide. - Oui vraiment, dit Martin ; monsieur l'abbé a raison : j'étais à Paris quand Mlle Monime passa, comme on dit, de cette vie à l'autre ; on lui refusa ce que ces gens-ci appellent les honneurs de la sépulture, c'est-à-dire de pourrir avec tous les gueux du quartier dans un vilain cimetière ; elle fut enterrée toute seule de sa bande au coin de la rue de Bourgogne ; ce qui dut lui faire une peine extrême, car elle pensait très noblement. - Cela est bien impoli, dit Candide. - Que voulez-vous ? dit Martin ; ces gens-ci sont ainsi faits. Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation. - Est-il vrai qu'on rit toujours à Paris ? dit Candide. - Oui, dit l'abbé, mais c'est en enrageant ; car on s'y plaint de tout avec de grands éclats de rire ; et même on y fait en riant les actions les plus détestables.

- Quel est, dit Candide, ce gros cochon qui me disait tant de mal de la pièce où j'ai tant pleuré et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir ? - C'est un mal vivant, répondit l'abbé, qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres ; il hait quiconque réussit, comme les eunuques haïssent les jouissants : c'est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin ; c'est un folliculaire. - Qu'appelez-vous folliculaire ? dit Candide. - C'est, dit l'abbé, un faiseur de feuilles, un Fréron. »

[…]

Voltaire - Candide - Chapitre XXII (extrait)




Annonce des axes

I. Tension entre la critique littéraire et la satire personnelle
1. La critique des critiques
2. Les allusions à Voltaire
3. La verve satirique

II. La défense du théâtre
1. La défense des comédiens
2. La défense du théâtre du XVIIIe siècle

III. Pour une critique plus large
1. La critique de la société parisienne
2. La critique de la société dans son ensemble



Commentaire littéraire

I. Tension entre la critique littéraire et la satire personnelle

1. La critique des critiques

Le qualificatif « beaux esprits » est en réalité ironique, car ce sont ces « beaux esprits » qui sont justement la cible de la satire de Voltaire. De même, le nom « raisonneurs » est péjoratif, et fait penser à moralisateur (péjoratif), et donne également l'impression que ce critique littéraire, car c'est bien de cela dont il s'agit ici, est trop dans l'analyse, la raison, et pas assez dans l'écoute de l'émotion que pourrait lui procurer la pièce à laquelle il assiste. Au contraire, Candide se laisse aller à ses émotions et pleure.
Le jugement de ce « raisonneur » a un caractère hyperbolique avec une gradation (« cette actrice est fort mauvaise ; l'acteur qui joue avec elle est plus mauvais acteur encore ; la pièce est encore plus mauvaise que les acteurs »), cet emportement rend le jugement peu crédible.
Le jugement est d'autant plus peu crédible que les justifications de ce jugement sont peu pertinentes : parti pris contre l’auteur qui n’a rien à voir avec la pièce (« l'auteur ne sait pas un mot d'arabe, et cependant la scène est en Arabie »), la résurgence de querelles philosophiques entre rationalisme et essentialisme (« et, de plus, c'est un homme qui ne croit pas aux idées innées ») qui n’ont rien à voir avec la pièce.
A noter que la pièce en question est certainement Tancrède de Voltaire lui-même, mais qui se passe à Syracuse (en Sicile), et non en Arabie, comme l'affirme le critique montrant ainsi son manque de culture.


2. Les allusions à Voltaire

Comme mentionné, la pièce à laquelle l'abbé amène Candide et Martin, et pour laquelle Candide a « tant pleuré » est en fait certainement Tancrède de Voltaire lui-même (qui fait ainsi sa propre promotion) : contamination de la fiction par la réalité contemporaine, du niveau de la narration par celui de l’auteur.
Le débat contre les idées innées implique également Voltaire. Les « brochures » sont une allusion aux nombreux ennemis littéraires de Voltaire qui critiquent ses pièces.
L’allusion finale fait référence à Fréron, ennemi de Voltaire et rédacteur de l’Année littéraire.


3. La verve satirique

Le texte va crescendo dans la violence de la satire. Les critiques sont qualifiés de « beaux esprits » puis de « raisonneurs ». Mais le dernier paragraphe se fait beaucoup plus précis et violent : le critique est qualifié par Candide de « gros cochon », de « mal vivant ». Voltaire l’accuse de critiquer toutes les pièces de théâtre sans distinction, ce qui ôte toute valeur à la critique, et de le faire uniquement dans un but matériel (« qui gagne sa vie à dire du mal de toutes les pièces et de tous les livres »), comme le montre la métaphore du serpent « c'est un de ces serpents de la littérature qui se nourrissent de fange et de venin ».

Il y a ensuite l’accusation personnelle d’impuissance (on passe de la critique de l’œuvre à l’attaque ad hominem, de la personne). Les termes sont volontairement forts : bestiaire et termes désignant culturellement la corruption : « serpent », « fange », « venin ». La satire s’appuie sur le néologisme plaisant : « folliculaire », et sur le passage d’un nom propre à un nom commun (« C'est […] un Fréron. »), l’ennemi de Voltaire devenant ainsi le type même du critique stérile et mauvais.


II. La défense du théâtre

Voltaire se concevait avant tout comme dramaturge, tant par ses idées nouvelles sur le théâtre que par ses tragédies.

1. La défense des comédiens

Voltaire fait la critique d’une société hypocrite qui révère les comédiens tant qu’ils sont vivants mais qui leur dénie la sépulture quand ils sont morts (allusion à l’excommunication des comédiens : « on les jette à la voirie quand elles sont mortes », « on lui refusa ce que ces gens-ci appellent les honneurs de la sépulture »).
Nous pouvons noter un jeu sur le personnage fictif et réel avec « reines d’Angleterre » par lequel Candide confère à l’actrice la majesté du rôle qu’elle a incarné.
Voltaire dénonce le sort particulier des actrices assimilées à des prostituées (« on les mène au cabaret »).


2. La défense du théâtre du XVIIIe siècle

Défense du théâtre contemporain de Voltaire (remarque comique de Martin qui met en perspective la réussite du théâtre derrière l’apparente médiocrité du nombre de pièces : « Cinq ou six mille. - C'est beaucoup, dit Candide ; combien y en a-t-il de bonnes ? - Quinze ou seize, répliqua l'autre. - C'est beaucoup », dit Martin.) ; critique du théâtre de Thomas Corneille (1625 - 1709), révéré parce que du XVIIe siècle et que Voltaire juge assez plat, sans pour autant le dénigrer (« une assez plate tragédie que l'on joue quelquefois »).
Voltaire exprime aussi par le biais de Candide le fait que le théâtre donne des émotions et du plaisir : « la pièce où j'ai tant pleuré et des acteurs qui m'ont fait tant de plaisir ». La répétition de l'adverbe d'intensité « tant » appuie sur les mots importants « pleuré » et « plaisir ».


III. Pour une critique plus large

Comme Montesquieu dans Les Lettres persanes, Voltaire utilise le regard d’un étranger, d’un naïf, pour percevoir de façon neuve les contradictions apparentes de la société.

1. La critique de la société parisienne

Si Voltaire parle des spectacles, c’est qu’ils débouchent logiquement sur l’idée d’une société qui est une société de masques, donc d’hypocrisie. Ainsi, la gaieté de la bonne société parisienne cache les jalousies venimeuses et les pires scélératesses : (« on s'y plaint de tout avec de grands éclats de rire ; et même on y fait en riant les actions les plus détestables »).


2. La critique de la société dans son ensemble

Les contradictions du monde littéraire peuvent s’étendre à l’ensemble de la société : contradictions » et « incompatibilités » s’étendent au gouvernement, aux tribunaux, à l’Eglise (« Imaginez toutes les contradictions, toutes les incompatibilités possibles, vous les verrez dans le gouvernement, dans les tribunaux, dans les églises, dans les spectacles de cette drôle de nation »).





Conclusion

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse sur le Chapitre 22 de Candide de Voltaire