Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau

L'auto-analyse de son intelligence - Livre troisième

De "Deux choses presque inalliables..." à "...peu d'auteurs m'auraient surpassé."



Plan de la fiche sur L'auto-analyse de son intelligence - Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau :
Introduction
Lecture du texte
Annonce des axes
Commentaire littéraire


Introduction

     Rousseau est de retour chez Mme de Warrens, qui consulte M. d'Aubonne sur les capacités de Rousseau. M. d'Aubonne lui dit que Rousseau a une intelligence limitée.
     Rousseau essaie d'expliquer ce jugement dans un autoportrait où il met l'accent sur sa bizarrerie et met en avant des oppositions.
     Rousseau explique sa méthode originale qu'il utilise pour écrire.

Jean-Jacques Rousseau adolescent
Jean-Jacques Rousseau adolescent, artiste inconnu


Lecture du texte


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      Deux choses presque inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, impétueuses, et des idées lentes à naître, embarrassées, et qui ne se présentent jamais qu'après coup. On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu. Le sentiment, plus prompt que l'éclair, vient remplir mon âme ; mais, au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit. Je sens tout et je ne vois rien. Je suis emporté, mais stupide ; il faut que je sois de sang-froid pour penser. Ce qu'il y a d'étonnant est que j'ai cependant le tact assez sûr, de la pénétration, de la finesse même, pourvu qu'on m'attende : je fais d'excellents impromptus à loisir, mais sur le temps je n'ai jamais rien fait ni dit qui vaille. Je ferais une assez jolie conversation par la poste, comme on dit que les Espagnols jouent aux échecs. Quand je lus le trait d'un duc de Savoie qui se retourna, faisant route, pour crier : A votre gorge, marchand de Paris, je dis : Me voilà.

      Cette lenteur de penser jointe à cette vivacité de sentir, je ne l'ai pas seulement dans la conversation, je l'ai même seul et quand je travaille. Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus incroyable difficulté : elles y circulent sourdement, elles y fermentent jusqu'à m'émouvoir, m'échauffer, me donner des palpitations ; et, au milieu de toute cette émotion, je ne vois rien nettement, je ne saurais écrire un seul mot ; il faut que j'attende. Insensiblement ce grand mouvement s'apaise, ce chaos se débrouille, chaque chose vient se mettre à sa place, mais lentement, et après une longue et confuse agitation. N'avez- vous point vu quelquefois l'opéra en Italie ? Dans les changements de scène, il règne sur ces grands théâtres un désordre désagréable et qui dure assez longtemps ; toutes les décorations sont entremêlées, on voit de toutes parts un tiraillement qui fait peine, on croit que tout va renverser ; cependant peu à peu tout s'arrange, rien ne manque, et l'on est tout surpris de voir succéder à ce long tumulte un spectacle ravissant. Cette manœuvre est à peu près celle qui se fait dans mon cerveau quand je veux écrire. Si j'avais su premièrement attendre, et puis rendre dans leur beauté les choses qui s'y sont ainsi peintes, peu d'auteurs m'auraient surpassé.

Les Confessions - Jean-Jacques Rousseau - Livre 3



Annonce des axes

I. Une personnalité fondée sur les paradoxes
1. Ses contradictions
2. Une harmonie paradoxale

II. Ses conséquences sur la création littéraire
1. Les mécanismes de cette création littéraire
2. Un texte qui en est l'illustration



Commentaire littéraire

I. Une personnalité fondée sur les paradoxes

1. Ses contradictions

Tout semble dit dès la première phrase, Rousseau battit un constat sur un oxymore : « Deux choses presque inalliables s'unissent en moi »

Rousseau oppose son corps (siège des sentiments) et son esprit (siège des idées).

On observe une contradiction entre les sentiments et les idées démontrée par les champs lexicaux de la sensibilité et de l'esprit :
- sensibilité : « tempérament », « passion », « cœur », « sentiment », « sentir » « émotion », « confuse agitation » ;
- esprit : « idées », « esprit », « penser », « Mes idées s'arrangent dans ma tête avec la plus effroyable difficulté ».

Rousseau utilise des oppositions soulignées par des antithèses :
« Un tempérament… après coup »
« Je sens tout et je ne vois rien » « et » a valeur d'opposition
« Je suis emporté mais stupide »
« Je fais d'excellents impromptus… qui vaille »
« impromptus à loisir »

On remarque aussi un rapprochement contradictoire : « Je ferais une fort jolie conversation par la poste ».


2. Une harmonie paradoxale

Rousseau décrit les processus qu'il subit comme s'il était un simple observateur :
- Les verbes d'actions ont pour sujet ses sentiments ;
- Rousseau lui est passif, il n'est sujet que de verbe au passif.

Rousseau fait un paradoxe :
« On dirait que mon cœur et mon esprit n'appartiennent pas au même individu ».

Les contradictions de Rousseau cohabitent et il les met en harmonie :
« Deux choses presque inalliables s'unissent en moi » ;
« Cette lenteur de penser, jointe à cette vivacité de sentir ».


II. Ses conséquences sur la création littéraire

1. Les mécanismes de cette création littéraire

Rousseau décrit très précisément les étapes de l'interdépendance entre les sentiments et l'esprit.

- Emergence des idées : « Mes idées s'arrangent dans ma tête »
- Surgissement de l'inspiration : « me donner des palpitations »
- Mise en ordre, organisation (elle a besoin de temps) : « il faut que j'attende ».

On distingue une gradation jusqu'au paroxysme de la sensibilité.
C'est le temps de la gradation qui permet l'harmonie.
Seul le temps va permettre l'harmonisation « sourdement », « je vois nettement », « confuse agitation », « chaos », « désordre agréable », « décorations entremêlées », « tiraillement ».
Vocabulaire différent de celui de l'organisation : « s'apaise », « se débrouille ».


2. Un texte qui en est l'illustration

Cette contradiction dans sa personnalité se trouve dépassée lorsqu'il a le temps de tout remettre en ordre.

Image du feu : tantôt destructeur « Mais au lieu de m'éclairer, il me brûle et m'éblouit », tantôt positif (tempérament ardent) « m'échauffer ».

Rousseau fait un parallèle avec l'opéra italien :
- désagrément de la mise en place des idées, du décor « désordre désagréable »
- l'aboutissement : « spectacle ravissant ».





Conclusion



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