Pot-Bouille

Emile Zola - 1882

Chapitre 2 - L'éducation sentimentale de Berthe

De "Elle prit un air doctoral..." à "...les hommes ont raison !"




Plan de la fiche sur Pot-Bouille de Zola :
Introduction
Texte étudié
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Le roman Pot-Bouille de Emile Zola est paru en 1882. Zola y montre un immeuble parisien dans lequel vit une bourgeoisie qui, derrière un luxe de façade, montre des comportements peu respectables (adultères, complots, intrigues…). L'expression pot-bouille désignait une cuisine populaire, de faible qualité, comme les comportements des bourgeois de cet immeuble.

    Soucieuse de voir ses filles se marier, Eléonore Josserand entreprend elle-même de parfaire leur éducation sentimentale. Après Hortense qui finit par céder devant le labeur de la tâche, Berthe, l'aînée, est confrontée aux admonestations furieuses sa mère qui tente désespérément de lui inculquer les bonnes manières de la parfaite séductrice.

Pot-Bouille - Zola


Texte étudié

Pot-Bouille
Chapitre 2 (extrait)

[…]

Elle prit un air doctoral, elle continua :
— C’est fini, je désespère, vous êtes stupide, ma fille… Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant. Puisque vous n’avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre chose. On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l’air ; enfin, on pêche un mari… Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bête !
Berthe sanglotait.
— Vous m’agacez, ne pleurez donc plus… Monsieur Josserand, ordonnez donc à votre fille de ne pas s’abîmer le visage à pleurer ainsi. Ce sera le comble, si elle devient laide !
— Mon enfant, dit le père, sois raisonnable, écoute ta mère qui est de bon conseil. Il ne faut pas t’enlaidir, ma chérie.
— Et ce qui m’irrite, c’est qu’elle n’est pas trop mal, quand elle veut, reprit madame Josserand. Voyons, essuie tes yeux, regarde-moi comme si j’étais un monsieur en train de te faire la cour… Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts… Ce n’est pas ça. Tu te rengorges, tu as l’air d’une poule malade… Renverse donc la tête, dégage ton cou : il est assez jeune pour que tu le montres.
— Alors, comme ça, maman ?
— Oui, c’est mieux… Et ne sois pas raide, aie la taille souple. Les hommes n’aiment pas les planches… Surtout, s’ils vont trop loin, ne fais pas la niaise. Un homme qui va trop loin, est flambé, ma chère.
Deux heures sonnaient à la pendule du salon ; et, dans l’excitation de cette veille prolongée, dans son désir devenu furieux d’un mariage immédiat, la mère s’oubliait à penser tout haut, tournant et retournant sa fille comme une poupée de carton. Celle-ci, molle, sans volonté, s’abandonnait ; mais elle avait le cœur très gros, une peur et une honte la serraient à la gorge. Brusquement, au milieu d’un rire perlé que sa mère la forçait à essayer, elle éclata en sanglots, le visage bouleversé, balbutiant :
— Non ! non ! ça me fait de la peine !
Madame Josserand demeura une seconde outrée et stupéfaite. Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main était chaude, il y avait des claques dans l’air. Alors, à toute volée, elle gifla Berthe.
— Tiens ! tu m’embêtes à la fin !… Quel pot ! Ma parole, les hommes ont raison !

Zola - Pot-Bouille - 1882




Annonce des axes

I. Une pédagogie tendancieuse
1. Un savoir-faire sentimental
2. Un didactisme à sens unique et rigoriste
3. Une logique bourgeoise : la fin justifie les moyens

II. Un tableau de famille : les Josserand
1. L'intransigeance de la mère
2. La faiblesse du père
3. Berthe, portrait d'une bécasse

III. Une critique larvée de l'éducation bourgeoise des jeunes filles
1. Un comique de situation : une scène aux allures de farce
2. L'objétisation de Berthe
3. Une éducation perverse



Commentaire littéraire

I. Une pédagogie tendancieuse

1. Un savoir-faire sentimental

Peu avant la réception qu'elle offre chez elle et où elle espère trouver un riche prétendant à sa fille (chapitre III), Mme Josserand se livre avec Berthe à une véritable leçon de séduction.
Outre son ton et son maintien autoritaire, Mme Josserand prend ainsi un "air doctoral" pour distiller ses conseils et ses recommandations.
L'emploi du pronom impersonnelle "on" paraît bien ici approprié à ce mode d'emploi du badinage : "On est aimable, on a des yeux tendres, on oublie sa main, on permet les enfantillages, sans en avoir l'air ; enfin, on pêche un mari...". Dans cette chasse au mari, le parcours est nettement balisé par Mme Josserand qui semble parler d'expérience : "Un homme qui va trop loin est flambé, ma chère".

Cependant l'avidité de Mme Josserand ("dans son désir furieux d'un mariage immédiat") lui fait très rapidement perdre patiente. Elle s'irrite et se conduit alors envers sa fille en un précepteur impitoyable et même brutal.


2. Un didactisme à sens unique et rigoriste

Très rapidement au "on" impersonnel, précautionneux et didactique, succède le "tu" : "Tu souris, tu laisses tomber ton éventail, pour que le monsieur, en le ramassant, effleure tes doigts...". Puis du "tu", Mme Josserand passe à l'impératif jussif et d'injonction : "Et ne sois pas si raide, aie la taille souple [...] ne fais pas la niaise".

Face aux difficultés qu'endure Berthe dans cet exercice, sa mère semble bien peu compatissante ; à l'inverse, elle l'accable et la rabaisse : "Si vous croyez que ça vous arrange les yeux, de pleurer comme une bête !", "Vous m'agacez, ne pleurez donc plus... [...] Ce sera le comble, si elle devient laide !". Davantage encore, des réprimandes et des semonces, Mme Josserand en vient au geste. L'exaspération verbale contenue et réfrénée fait en effet place à la violence physique : "Depuis sa sortie de chez les Dambreville, sa main [celle de Mme Josserand] était chaude, il y avait des claques dans l'air. Alors, à toute volée, elle gifla Berthe. - Tiens ! tu m'embêtes à la fin !... Quel pot !".


3. Une logique bourgeoise : la fin justifie les moyens

Derrière la violence du discours et de l'attitude de Mme Josserand se profile une morale à tout le moins douteuse. Souhaitant vivement le mariage de sa fille (et non son bonheur), Eléonore Josserand enseigne à Berthe des poses et des manières qui ressortent plutôt de la courtisane ou encore de la "fille" que des demoiselles de bonne famille, élevées des années durant en pensionnat : "regarde-moi comme si j'étais un monsieur en train de te faire la cour...", "Tu te rengorges, tu as l'air d'un poule malade... Renverse donc la tête, dégage ton cou : il est assez jeune pour que tu le montres", "Les hommes n'aiment pas les planches... Surtout, s'ils vont trop loin, ne fais pas la niaise".

Désireuse de déniaiser sa fille et de la mettre au fait des jeux de séduction, parfois scabreux, Mme Josserand joue ainsi un rôle ambigu.


II. Un tableau de famille : les Josserand

1. L'intransigeance de la mère

A travers cette scène, l'évocation de Mme Josserand nous apparaît dans toute sa complexité et sa richesse psychologique.
Certes, l'évocation n'est pas exempte de trait caricatural. Tyrannique, voire dogmatique avec son appétence d'ascension sociale, Eléonore Josserand demeure fidèle au portrait de l'ogresse décrite par Zola. Elle, en effet, est dépeinte dans le roman comme énorme, avec des épaules "pareilles à des cuisses luisantes de cavale" et une "gorge de géante" (chapitre II). Aussi est-ce cette combativité et cette opiniâtreté qui semblent l'animer et comme resurgir dans cette scène : "- Vous m'agacez, ne pleurez donc plus...", "- Et ce qui m'irrite, c'est qu'elle n'est pas trop mal, quand elle veut", "et, dans l'excitation de cette veillée prolongée, [...] la mère s'oubliait à penser tout haut".

Mais peut-être la force avec laquelle elle s'impose et s'acharne dans cette scène tient-elle, outre l'intervention omnisciente de Zola, à sa relative ambiguïté. Fille de bourgeois frottée de culture - son père, "honneur de l'enseignement", a fondé l'institution Bachelard (chapitre I) - et d'ailleurs spoliée de sa part d'héritage, elle croit, à tort ou à raison s'être mésalliée en épousant un simple caissier, sur qui elle a édifié des rêves compensatoires vite déçus. C'est ce sentiment latent de déchéance qui explique sa rage de paraître et de recevoir, sa volonté d'égaler les soirées des Duveyrier. On peut ainsi mieux saisir ses minauderies déplacées, son agressivité latente ou encore les éclats dont elle fait payer les déconvenues à son entourage.


2. La faiblesse du père

Nettement amoindri par la peinture de Zola, M. Josserand apparaît comme effacé et soumis au bon vouloir de sa femme. Aussi ne s'autorise-t-il guère à intervenir dans l'éducation de Berthe si ce n'est pour obtempérer aux sommations de son épouse. Il se plie alors aux exhortations de son épouse dont il reproduit par mimétisme très exactement le discours : "Monsieur Josserand, ordonnez donc à votre fille de ne pas s'abîmer le visage à pleurer ainsi. [...] - Mon enfant, dit le père, sois raisonnable, écoute ta mère qui est de bon conseil. Il ne faut t'enlaidir, ma chérie".

Obéissant aveuglément aux injonctions de sa femme, M. Josserand se révèle par-là dans toute sa résignation, sa passivité et son apathie. A travers ce portrait, le romancier tend explicitement à nous montrer l'impuissance d'un homme à conduire le train de sa propre maison.


3. Berthe, portrait d'une bécasse

A l'instar de son père, Berthe nous apparaît comme un être soumis, "molle" et "sans volonté". Encore peu au fait du badinage et des jeux de l'amour, Berthe se montre extrêmement attentive et docile aux directives de sa mère : "- Alors comme ça, maman ? - Oui, c'est mieux...".

Mme Josserand ne ménage guère sa fille. S'apitoyant devant tant de niaiserie, elle la rudoie vivement quand elle ne la rabroue pas sèchement : "- C'est fini, je désespère, vous êtes stupide ma fille... Il faudrait tout vous seriner, et cela devient gênant", "vous m'agacez", "Si vous croyez que ça va vous arrange les yeux, de pleurer comme un bête !", "Quel pot !".
Face au rigorisme de sa mère, Berthe s'avère peu résistante, s'effarouche, blêmit, gémit et finit par fondre en larmes : "Berthe sanglotait", "Brusquement, au milieu d'un rire perlé que sa mère la forçait à essayer, elle éclata en sanglots, le visage bouleversé, balbutiant : - Non ! non ! ça me fait de la peine !".


III. Une critique larvée de l'éducation bourgeoise des jeunes filles

1. Un comique de situation : une scène aux allures de farce

Largement chargés par Zola, les trois personnages paraissent parfaitement s'inscrire dans une scène de farce. Aux traits caricaturaux qui font de la mère Josserand une dominatrice hystérique, de Berthe une nigaude et du père un pleutre répond le grotesque de la situation. Le vif désir de marier sa fille pousse en effet Eléonore Josserand à faire de Berthe une courtisane, une mondaine : "Puisque vous n'avez pas de fortune, comprenez donc que vous devez prendre les hommes par autre choses".

Mme Josserand, cette bourgeoise si préoccupée par les bonnes manières et la morale est totalement aveuglée par "son désir devenu furieux d'un mariage immédiat" pour Berthe. Aussi tout lui semble-t-il bon. Non contente d'objétiser sa fille, elle lui inculque des manières et des poses qui vont à l'encontre même des principes d'une demoiselle de bonne famille et digne de ce nom.


2. L'objétisation de Berthe

Malmenée par sa mère, Berthe en est le véritable jouet. Rudement tancée comme une fillette prise en défaut, elle est infantilisée comme le traduisent l'emploi du "tu" et de l'impératif.
"Outrée et stupéfaite" par la balourdise et les maladresses de sa fille, Mme Josserand ne brutalise pas seulement sa fille, elle l'avilit et la considère comme un vulgaire objet, un rien qu'elle entend plier à sa volonté souveraine : "la mère s'oubliait à penser tout haut, tournant et retournant sa fille, comme une poupée de carton. Celle-ci, molle, sans volonté, s'abandonnait [...]".


3. Une éducation perverse

Ce qui paraît prédominer dans l'éducation de Mme Josserand, c'est bien sa réussite, à savoir le mariage de sa fille. Cette logique ne s'embarrasse de rien, ni de l'avis de l'intéressée, ni de son bonheur, ni de principes moraux. Seule compte la prise : la conquête d'un riche prétendant.

Ainsi à l'inverse de toute respectabilité et de toute honorabilité, la morale de la mère Josserand reste uniquement animée par un machiavélisme larvé. En effet la fin, seule, justifie des moyens employés et mis en œuvre. Ce cynisme des mœurs bourgeoises affecte d'ailleurs durement Berthe elle-même qui pressent ce à quoi la destine pareille éducation : "mais elle avait le cœur très gros, une peur et une honte la serraient à la gorge."





Conclusion

    A travers cette scène de famille, Zola vise à attaquer l'éducation bourgeoise des jeunes filles. Soumises à l'avidité dogmatique de leurs parents, celles-ci sont alors sacrifiées au bûcher de l'arrivisme et de la soif d'ascension sociale, comme ici Berthe.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse de Pot-Bouille de Zola