Au lecteur

Montaigne - Les Essais (1580)

Analyse linéaire





Plan de l'analyse linéaire de Au lecteur de Montaigne (Les Essais) :
Introduction
Texte de Au lecteur
Podcast de France inter sur Au lecteur, de Montaigne
Analyse linéaire
Conclusion


Introduction

      Montaigne a écrit Les Essais au 16ème siècle. Ce n’est pas une autobiographie mais un autoportrait. Il ne veut pas imposer une leçon au lecteur mais il nous invite à découvrir ses observations et ses réflexions.

      Montaigne, dès la première ligne de son introduction, précise de façon étonnante que son œuvre est "de bonne foi", il ne ment pas. D'ailleurs il n'écrit pas pour un simple lecteur ni pour une quelconque renommée mais pour sa famille. Il y a une certaine agression envers le lecteur, il n'a aucune considération pour lui. Il précise bien les rapports qu'il veut entretenir avec lui, et aussi avec ses proches.


Texte de Au lecteur

Au Lecteur


     C'est ici un livre de bonne foi, lecteur. Il t'avertit, dés l'entrée, que je ne m'y suis proposé aucune fin, que domestique et privée. Je n'y ai eu nulle considération de ton service, ni de ma gloire. Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein. Je l'ai voué à la commodité particulière de mes parents et amis : à ce que m'ayant perdu (ce qu'ils ont à faire bientôt) ils y puissent retrouver aucuns traits de mes conditions et humeurs, et que par ce moyen ils nourrissent, plus altiére et plus vive, la connaissance qu'ils ont eue de moi. Si c'eût été pour rechercher la faveur du monde, je me fusse mieux paré et me présenterais en une marche étudiée. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention et artifice : car c'est moi que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, et ma forme naïve, autant que la révérence publique me l'a permis. Que si j'eusse été entre ces nations qu'on dit vivre encore sous la douce liberté des premières lois de nature, je t'assure que je m'y fusse très volontiers peint tout entier, et tout nu. Ainsi, lecteur, je suis moi-même la matière de mon livre : ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain. Adieu donc ; de Montaigne, ce premier de mars mil cinq cent quatre vingts.

Montaigne - Les Essais




Podcast de France inter sur Au lecteur, de Montaigne





Analyse linéaire

¤ Dans la première partie "C'est ici..." à "...d'un tel dessein." : Montaigne s'adresse au lecteur
¤ Dans la deuxième partie "Je l'ai voué..." à "...qu'ils ont eue de moi." : Montaigne déclare qu'il destine cet ouvrage à ses proches
¤ Dans la troisième partie "Si c'eût été pour..." à "...et tout nu." : peinture de lui-même et limite à cette sincérité
¤ Dans la quatrième partie "Ainsi, lecteur,..." à "...ce premier de mars mil cinq cent quatre vingts." : Montaigne congédie le lecteur


I. Montaigne s'adresse au lecteur

De "C'est ici..." à "...d'un tel dessein."

    Le lecteur est directement interpellé et tutoyé. Il est interpellé de façon impérative "t'avertit", "lecteur". Il est interpellé et mis à l'écart. Montaigne déclare qu'il n'a pas écrit ses Essais pour le lecteur ("Je n'y ai eu nulle considération de ton service").
    Le projet de Montaigne paraît être défini négativement "ne … que", "nulle … ni".
    Montaigne explique qu'il ne demande aucun commentaire ni jugement de la part des lecteurs, puisque ce livre ne leur est pas destiné ("Je n'y ai eu nulle considération de ton service").
    Montaigne se dévalorise ironiquement en déclarant qu'il ne serait pas assez fort pour écrire un livre pour tout lecteur ("Mes forces ne sont pas capables d'un tel dessein").
    Tout cela est un procédé pour interpeller le lecteur et aiguiser sa curiosité car Montaigne en publiant ses Essais, veut bien sûr toucher le plus de lecteurs possible.


II. Montaigne déclare qu'il destine cet ouvrage à ses proches

De "Je l'ai voué..." à "...qu'ils ont eue de moi."

    Montaigne déclare qu'il veut donc limiter ses lecteurs à ses proches ("mes parents et amis"). Il donne une première justification à cette autobiographie : il veut lutter contre la mort. L'antithèse entre "perdu" et "retrouver" met en valeur sa justification. En quelque sorte l'écriture permettrait de survivre.
    Il se justifie une seconde fois en expliquant qu'il ne veut pas que l'on ait une fausse image de lui. L'autobiographie, selon lui, met en jeu une communication entre les êtres, il peut ainsi mieux se faire connaître, mieux faire savoir ce qu'il est vraiment. "plus altiére et plus vive", il veut tout faire connaître sur lui, et l'anaphore de "plus" montre même que cet ouvrage permettra à ses proches de mieux le connaître. L'emploi du mot "vive" montre également que Montaigne considère que l'écriture de ses Essais lui permettra en quelque sorte de survivre après sa mort.


III. Peinture de lui-même et limite à la sincérité

De "Si c'eût été pour..." à "...et tout nu."

    Montaigne définit son projet comme un système d'opposition entre ce qu'il a fait et ce qu'il n'a pas fait. Il le met en valeur par une opposition entre les formes temporelles (subjonctif imparfait et conditionnel pour ce qu'il n'a pas voulu faire et présent et conditionnel pour ce qu'il a fait).
    "marche étudiée", "mieux paré", "artifice" sont les adjectifs employés pour montrer qu'il ne se présente pas de cette façon, mais de celle-ci : "façon simple, naturelle et ordinaire", "sans contention et artifice", 'tout entier et tout nu". Il veut donc se présenter le plus vrai, le plus simple possible. Il oppose son moi que l'on présente aux autres (moi social) et son moi profond (celui qu'il présente dans ses Essais). Montaigne oppose le champ lexical du simulé ("marche étudiée", "mieux paré", "artifice") au champ lexical de la simplicité ("façon simple, naturelle et ordinaire").
    On note l'omniprésence du "je" ("je", "moi-même", déterminants possessifs "ma", "mes") dans tout le texte, montrant que le texte va effectivement être autobiographique.
    Montaigne emploie la métaphore de la peinture "c'est moi que je peins" pour exprimer qu'il va se montrer tel qu'il est.
    Cette communication brise le superficiel. Montaigne donne des limites à l'écriture autobiographique, si Montaigne avait vécu ailleurs (il veut dire dans un pays de censure moins sévère), il aurait écrit sur lui encore plus de choses mais il est occidental et doit respecter certaines règles de la bienséance. On retrouve ici l'intérêt de Montaigne sur les civilisations étrangères, comme dans d'autres extraits de ses Essais (la fin du chapitre sur les cannibales par exemple).
    Le but est strict, ce livre est placé sous le signe de la vérité et de la sincérité et Montaigne le précise en toutes lettres, ne souhaitant pas accroître sa renommée ou sa situation. Montaigne veut dresser de lui un portrait humaniste, sincère et sans artifice.


IV. Montaigne congédie le lecteur

De "Ainsi, lecteur,..." à "...ce premier de mars mil cinq cent quatre vingts."

    Cette dernière partie est débutée par le connecteur logique "Ainsi", montrant que l'on va avoir ici une conclusion. Montaigne récapitule le projet dans une formule "je suis moi-même la matière de mon livre".
    Montaigne veut encore une fois décourager le lecteur en insinuant que ce livre n'aura pas d'intérêt pour lui : "ce n'est pas raison que tu emploies ton loisir en un sujet si frivole et si vain". L'anaphore de "si" suivie à chaque fois par des adjectifs péjoratifs ("frivole", "vain") montre bien la volonté de Montaigne de dévaloriser son ouvrage.
    Montaigne se pose le problème auquel il est confronté, et c'est lui le premier écrivain à y être confronté, comment un sujet particulier peut-il intéresser un public ? Il est conscient du paradoxe de l'autobiographie.
    Pour terminer, Montaigne pose la forme la plus logique de la conclusion "adieu donc". Il congédie le lecteur, et le terme "adieu" signifie qu'ils ne doivent plus se revoir, donc il demande au lecteur de refermer le livre et de ne plus lire la suite, ce qui est encore une fois un procédé pour piquer la curiosité du lecteur et bien au contraire l'encourager à continuer de lire.






Conclusion

    Montaigne expose ici son dessein avec une grande modestie : ce livre est destiné selon lui uniquement à ses proches ; mais on peut sentir une légère hypocrisie chez l’auteur : pour que l’on se rende compte qu’il ne recherche pas la faveur du monde, il faut bien que l’on lise son ouvrage.
    Il pose le problème auquel il est confronté, et c'est lui le premier écrivain à y être confronté, comment un sujet particulier peut-il intéresser un public ? Il est conscient du paradoxe de l'autobiographie. A travers cet avertissement, Montaigne se pose tous les problèmes de l'autobiographie. Les problèmes d'écriture (pas assez sincères ou trop personnel) et les problèmes de public visé (sera-t-il intéressé par la vie privée d'un individu ?).

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Merci à Emily pour cette analyse sur Au Lecteur - Les Essais - Montaigne