Le Père de famille

Denis Diderot

Acte II, scène 6

De "Insensé, vous voulez être père !..." à "et je ne puis vous en chasser." (fin de la scène)





Plan du commentaire sur l'Acte II, scène 6 de Le Père de famille de Diderot :
Introduction
Lecture de l'Acte II scène 6
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    L'histoire de Le Père de famille de Denis Diderot rappelle les schémas de la comédie classique de Molière : deux jeunes gens s'aiment, Saint-Albin et Sophie. Mais leur père s'oppose à un mariage qui serait une mésalliance, la jeune Sophie étant de condition très modeste. Malgré l'insistance du fils, le Père de Famille se raidit dans son attitude, conforté par son beau-frère, le Commandeur, homme brutal, insensible et autoritaire, et par sa propre expérience : il a lui-même épousé une femme de condition modeste. Toutefois, Sophie se révélera être la nièce du Commandeur, et pourra épouser son amant. Cécile, la sœur de Saint-Albin, se liera de son côté avec un jeune homme pauvre mais honnête.
    La pièce signe l'échec de la mauvaise autorité figurée par le Commandeur.


Lecture de l'Acte II scène 6 (fin de la scène)

[...]

Le Père de famille.
Insensé, vous voulez être père ! En connaissez-vous les devoirs ? Si vous les connaissez, permettriez-vous à votre fils ce que vous attendez de moi ?

Saint-Albin.
Ah ! si j'osais répondre.

Le Père de famille.
Répondez.

Saint-Albin.
Vous me le permettez ?

Le Père de famille.
Je vous l'ordonne.

Saint-Albin.
Lorsque vous avez voulu ma mère, lorsque toute la famille se souleva contre vous, lorsque mon grand-papa vous appela enfant ingrat, et que vous l'appelâtes, au fond de votre âme, père cruel ; qui de vous deux avait raison ? Ma mère était vertueuse et belle comme Sophie ; elle était sans fortune, comme Sophie ; vous l'aimiez comme j'aime Sophie ; souffrîtes-vous qu'on vous l'arrachât, mon père, et n'ai-je pas un cœur aussi ?

Le Père de famille.
J'avais des ressources, et votre mère avait de la naissance.

Saint-Albin.
Qui sait encore ce qu'est Sophie ?

Le Père de famille.
Chimère !

Saint-Albin.
Des ressources ! L'amour, l'indigence, m'en fourniront.

Le Père de famille.
Craignez les maux qui vous attendent.

Saint-Albin.
Ne la point avoir, est le seul que je redoute.

Le Père de famille.
Craignez de perdre ma tendresse.

Saint-Albin.
Je la recouvrerai.

Le Père de famille.
Qui vous l'a dit ?

Saint-Albin.
Vous verrez couler les pleurs de Sophie ; j'embrasserai vos genoux ; mes enfants vous tendront leurs bras innocents, et vous ne les repousserez pas.

Le Père de famille, à part.
Il me connaît trop bien… (Après une petite pause, il prend l'air et le ton le plus sévère, et dit :) Mon fils, je vois que je vous parle en vain, que la raison n'a plus d'accès auprès de vous, et que le moyen dont je craignis toujours d'user est le seul qui me reste : j'en userai, puisque vous m'y forcez. Quittez vos projets ; je le veux, et je vous l'ordonne par toute l'autorité qu'un père a sur ses enfants.

Saint-Albin, avec un emportement sourd.
L'autorité ! l'autorité ! Ils n'ont que ce mot.

Le Père de famille.
Respectez-le.

Saint-Albin, allant et venant.
Voilà comme ils sont tous. C'est ainsi qu'ils nous aiment. S'ils étaient nos ennemis, que feraient-ils de plus ?

Le Père de famille.
Que dites-vous ? que murmurez-vous ?

Saint-Albin, toujours de même.
Ils se croient sages, parce qu'ils ont d'autres passions que les nôtres.

Le Père de famille.
Taisez-vous.

Saint-Albin.
Ils ne nous ont donné la vie, que pour en disposer.

Le Père de famille.
Taisez-vous.

Saint-Albin.
Ils la remplissent d'amertume ; et comment seraient-ils touchés de nos peines ? ils y sont faits.

Le Père de famille.
Vous oubliez qui je suis, et à qui vous parlez. Taisez-vous, ou craignez d'attirer sur vous la marque la plus terrible du courroux des pères.

Saint-Albin.
Des pères ! des pères ! il n'y en a point… Il n'y a que des tyrans.

Le Père de famille.
ô ciel !

Saint-Albin.
Oui, des tyrans.

Le Père de famille.
Eloignez-vous de moi, enfant ingrat et dénaturé. Je vous donne ma malédiction : allez loin de moi. (Le fils s'en va ; mais à peine a-t-il fait quelques pas, que son père court après lui, et lui dit :) Où vas-tu, malheureux ?

Saint-Albin.
Mon père !

Le Père de famille, se jette dans un fauteuil, et son fils se met à ses genoux.
Moi, votre père ? vous, mon fils ? Je ne vous suis plus rien ; je ne vous ai jamais rien été. Vous empoisonnez ma vie, vous souhaitez ma mort ; eh ! pourquoi a-t-elle été si longtemps différée ? Que ne suis-je à côté de ta mère ! Elle n'est plus, et mes jours malheureux ont été prolongés.

Saint-Albin.
Mon père !

Le Père de famille.
éloignez-vous, cachez-moi vos larmes ; vous déchirez mon cœur, et je ne puis vous en chasser.

Le Père de famille - Diderot - Acte II, scène 6 (fin de la scène)




Annonce des axes

I. Le problème de la mésalliance : le renouvellement du traitement
1. La mise en scène des conditions et des relations sociales
2. Malheur et tragédie
3. Le pathétique et la pantomime

II. La question de l'autorité
1. L'Autorité politique selon Diderot
2. L'amour malgré tout
3. Un texte autobiographique ?



Commentaire littéraire

I. Le problème de la mésalliance : le renouvellement du traitement

1. La mise en scène des conditions et des relations sociales

Alors que la mésalliance n'apparaît dans la comédie classique qu'au plan de l'intrigue secondaire, et qu'elle est traitée sur le mode léger et comique, elle prend au XVIIIème siècle d'autres résonances. Elle implique une remise en question des clivages sociaux. Marivaux pousse l'audace jusqu'à imaginer des mariages entre maîtres et valets... finalement impossibles. Le sentiment amoureux reconnaît son objet.
Ici, la question politique est bien soulignée par l'esthétique dramatique. Diderot veut mettre en scène non des "caractères" (comme l'avare, le misanthrope...), mais des conditions, les relations et des devoirs. L'état social va désormais intéresser et être à la source de nouvelles situations théâtrales.

On notera l'anonymat voulu du père : la périphrase qui le désigne montre qu'il figure "une relation" sociale. Par ailleurs, il n'a pas de nom parce que c'est aussi un "type" et non un "caractère".
En tant que représentant d'une condition, d'une relation, il a des devoirs : "En connaissez-vous les devoirs ?" C'est le conflit entre la situation et le devoir qui va créer le tragique.


2. Malheur et tragédie

Le conflit occasionné par le désir de mésalliance est ici un facteur de malheur. Retrouvant ainsi les motifs de la tragédie antique, le fils ici est frappé de la malédiction paternelle. Il cause la souffrance et avance la mort de son père : "Vous empoisonnez ma vie, vous souhaitez ma mort". La tragédie existe donc même si elle s'inscrit dans un cadre domestique proche du spectateur de l'époque, dans un décor vraisemblable qui abolit les distances qu'instaurait la tragédie du XVIIème siècle. Diderot a créé un "genre moyen", avec "des discours vrais, une intrigue simple et naturelle", des décors pris au quotidien.


3. Le pathétique et la pantomime

La querelle est passionnée et donne lieu à un discours pathétique très modalisé : interrogations, exclamations, les anaphores de "craignez", " taisez-vous ", "des tyrans", etc.
La pantomime vient renforcer le discours : elle est suggérée par les modalités surabondantes qui exigent un effort de récitation et d'interprétation supplémentaire, par les jeux de scène ("allant et venant", "Le fils s'en va", "son père court après lui", etc.), par les impératifs dans le discours ("Eloignez-vous de moi"), par les nuances vocales qui accompagnent la gestuelle ("à part", "avec un emportement sourd").


II. La question de l'autorité

1. L'Autorité politique selon Diderot

La querelle entre le père et le fils sort bientôt du cadre familial, pour devenir emblématique de l'esprit contestataire des Lumières, remettant en question l'autoritarisme.
Il faut se souvenir de cet article Autorité politique de Diderot dans L'Encyclopédie. Le philosophe fonde le principe de liberté et ne reconnaît pas l'autorité sur autrui comme un droit naturel.
De la même façon, la puissance paternelle a ses bornes "et dans l'état de nature, elle finirait aussitôt que les enfants seraient en état de se conduire".
Tout cela mène à une critique des lois artificielles et conventionnelles de la société civilisée : "Toute autorité vient d'une autre origine que la nature".


2. L'amour malgré tout

Le jeu théâtral montre que malgré le conflit l'amour entre le père et le fils transparaît.
Le père de famille ne pourrait pas repousser ses petits-enfants "vous ne les repousserez pas", ce que le père confirme "Il me connaît trop bien".
Le père utilise le pronom possessif pour s'adresser à son fils : "mon fils".
Le père est déchiré entre autorité et amour, comme le montre par exemple la didascalie "mais à peine a-t-il fait quelques pas, que son père court après lu".
La dernière phrase confirme cela : "vous déchirez mon cœur, et je ne puis vous en chasser".


3. Un texte autobiographique ?

La querelle domestique peut rappeler les conflits entre Diderot et son père. Ce n'est qu'après la mort de son père que Diderot le transfigure en une sorte de patriarche respecté et de modèle.





Conclusion

    La pièce a connu un réel succès. C'est sans doute que le public a bien déchiffré le message implicite du texte, et s'est reconnu dans l'esprit frondeur de Saint-Albin, de même qu'il a admiré et approuvé le revirement du Père obéissant à son cœur.

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Merci à celui ou celle qui m'a envoyé cette analyse de la scène 6 de l'Acte II de Le Père de famille de Diderot