Méditation grisâtre

Jules Laforgue, 1880





Plan de l'analyse de Méditation grisâtre de Jules Laforgue :
Introduction
Texte du poème Méditation grisâtre
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Jules Laforgue (1860 Uruguay - 1887 Paris), est un poète franco-uruguayen symboliste, qui mourra jeune à l'âge de 27 ans.
    Laforgue est un décadent : mouvement qui se situe à la fin du XIXème siècle et qui met en avant la décomposition de l’univers ainsi que l’idée de prolongement mais transformé.
    Dans ce poème Méditation grisâtre, écrit en 1880, il y a une inspiration du romantisme : la nature est déchaînée, mais ce qui casse cela c’est l’idée de la décomposition, idée d’un monde qui se défait.
    Ce poème donne à voir un paysage de mer, on parle de marine, qui emmène le poète dans une méditation solitaire sur la condition humaine. C'est un sonnet en alexandrins. Composition en vers isométriques (réguliers + tous alexandrins).


Texte du poème Méditation grisâtre

Méditation grisâtre


Sous le ciel pluvieux noyé de brumes sales,
Devant l’Océan blême, assis sur un ilôt,
Seul, loin de tout, je songe au clapotis du flot,
Dans le concert hurlant des mourantes rafales.

Crinière échevelée ainsi que des cavales,
Les vagues se tordant arrivent au galop
Et croulent à mes pieds avec de longs sanglots
Qu’emporte la tourmente aux haleines brutales.

Partout le grand ciel gris, le brouillard et la mer,
Rien que l’affolement des vents balayant l’air.
Plus d’heures, plus d’humains, et solitaire, morne,

Je reste là, perdu dans l’horizon lointain,
Et songe que l’Espace est sans borne, sans borne,
Et que le Temps n’aura jamais... jamais de fin.

Jules Laforgue, 1880



Annonce des axes

I. Une marine
1. Composition comme un tableau
2. La nature déchainée

II. De la peinture à l’état d’âme
1. La mélancolie
2. Le paysage reflète l’état d’âme du poète



Commentaire littéraire

I. Une marine

Marine : peinture s'inspirant des thèmes de la mer

1. Composition comme un tableau

Comme dans une peinture de bord de mer, il y a le ciel et la mer : "ciel pluvieux" vers 1, "brumes sales" vers 1, "ciel gris" vers 9 et "L’Océan blême" vers 2, "flot" vers 3, "vagues" vers 6, "mer" vers 9.
Ligne de partage entre les deux : "horizon lointain" vers 12.
Unité entre ces deux éléments : ciel et eau = la couleur.
Présence d’un élément terrestre "îlot" au vers 2 : élément terrestre réduit au minimum - c’est sur cet îlot que le poète se trouve - c’est là que le paysage va se décomposer.
On a ici un paysage aux contours déliquescents (qui se décomposent), noyé dans la brume.

Dimension picturale :
Dimension picturale de par la couleur évoquée (le gris) et dans la composition où il y a beaucoup de repère spatiaux : cadrage précis = "sous le ciel" vers 1, "à mes pieds" vers 7, "partout" vers 9, "là" vers 12, on peut distinguer plusieurs plans.
On voit également que le tableau est composé de grandes formes / tâches : l’océan, la mer et le ciel = unicité entre l’eau, le ciel, la brume "brouillard" vers 9.


2. La nature déchainée

L'océan est personnifié ("Océan blême" au vers 2). De plus, Laforgue met une majuscule à ce nom commun, comme pour le transformer en nom propre, en une personne vivante.
Les éléments aquatiques se mélangent à l’air => contours déliquescents.

La nature est présentée comme déchainée et dangereuse : "concert hurlant des mourantes rafales"" vers 4. Dans la deuxième strophe, ce sont les vagues qui sont personnifiées ("Crinière échevelée ainsi que des cavales, / Les vagues se tordant arrivent au galop" vers 5 et 6). Par la métaphore évoquant les vagues sous la forme d'un cheval au galop, Laforgue veut montrer une nature puissante et déchainée.
L'environnement est donc évocateur, non pas de beauté et de liberté (comme chez les romantiques) mais de puissances dangereuses, de renfermement, de douleur.
=> Donc ce paysage nous renvoie à l’état d’âme du poète.

Paysage à caractère menaçant, la mer est menaçante et nous renvoie à l’état d’âme du poète qui est triste et gris, il sent une souffrance en lui, une angoisse.


II. De la peinture à l’état d’âme

1. La mélancolie

Le titre du poème annonce le projet du poète, la méditation, avec la couleur il évoque la couleur du paysage et avec la réflexion il évoque ce que provoque le paysage = méditation sur la vie. Le verbe "songer", qui évoque la méditation, l'introspection, est répété deux fois dans le poème (vers 3 et 13).
La méditation semble tout d'abord stérile et superficielle ("je songe au clapotis du flot" vers 3), mais elle s'élèvera au cours du poème.
Le mot "grisâtre" est péjoratif (suffixe "âtre"), et annonce dès le titre un état d'âme qui ne semble pas joyeux.
Cet état d'âme triste est symbolisé par le mot "morne" vers 11, qui est placé de façon à créer un contre-rejet (procédé de mise en valeur).
Le poème est composé de 4 phrases avec plusieurs enjambements, ce qui donne une impression de lourdeur, montrant la lourdeur de l'âme du poète.

Cette impression de quelque chose d'éteint perdure "je reste là" vers 12. Etat d’abattement qui provient de la solitude "seul, loin de tout" vers 3, "solitaire" vers 11 = origine de la mélancolie.
"plus d’humains" vers 11; environnement non familier donc solitude encore plus grande. Il n’y a plus de temps, de repère, d’humains = provoque de l’angoisse et un vertige. Thème : solitude, fuite du temps = registre élégiaque.
Peut-être également que le poète s'est isolé volontairement pour se laisser aller à la méditation, être en contact direct avec les éléments de la nature.


2. Le paysage reflète l’état d’âme du poète

Le paysage déteint sur le poète = communication forte = identification du poète avec le paysage.
Mise en jeu de tous les sens : la vue, l'ouïe (crescendo : "clapotis du flot" vers 3, "concert hurlant" vers 4), le toucher ("croulent à mes pieds" vers 7), l’odorat ("haleines brutales" vers 8).
"Les vagues se tordant" vers 6 = renvoient aux douleurs morales du poète - "qu’emporte" la tourmente vers 8 également.
Vocabulaire polysémique (qui a plusieurs sens) : "noyé" vers 1, "blême" vers 2, "mourantes" vers 4, "cavales" vers 5.
Paysage évocateur de l’état d’âme du poète.
Autodérision du poète envers lui-même : assis sur un "îlot"; "je reste là", il se moque de lui-même en se donnant l’attitude du penseur traditionnel.
L’angoisse du poète associe le temps à l’océan de par l’infinité qui semble l’écraser (cf. l'adjectif "perdu" vers 12 et répétitions "sans borne, sans borne" "n’aura jamais... jamais de fin" aux vers 13 et 14, utilisation du "et" en anaphore). Le poète livre une réflexion sur les notions de "Temps" et "Espace", mots sur lesquels il insiste par les majuscules, mais semble ne parvenir à aucune conclusion ("sans borne, sans borne" "n’aura jamais... jamais de fin"). Le poète semble donc perdu dans cet univers infini et hostile.




Conclusion

    Dans ce poème Méditation grisâtre, Jules Laforgue à travers l'évocation d'une mer bruyante et déchainée, nous livre son état d'âme et sa méditation sur la condition humaine, écrasée par l'infinité de l'univers et du temps.


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