La Lionne et l’Ourse

Jean de la Fontaine





Plan de la fiche sur La Lionne et l'Ourse - Jean de la Fontaine :
Introduction
Texte de la fable
Annonce des axes
Commentaire littéraire
Conclusion


Introduction

    Onze ans après la parution de ses premières fables, La Fontaine publie en 1679 son dixième livre. L’originalité de celui-ci vient de l’affirmation du comportement identique des hommes et des bêtes, qui y est développée dans le « Discours à Monsieur le Duc de La Rochefoucauld » (Livre X, Fable XIII).
    La Lionne et l’Ourse est le douzième apologue d’un livre qui en contient quinze, d’une longueur généralement plus importante que par le passé, conformément à la volonté de l’auteur de dévoiler les « circonstances du personnage » (expression désignant tout ce qui permet de mieux connaître un personnage).
    Cette fable, qui dépeint le monde animal, expose les malheurs de Mère Lionne ayant qui, ayant perdu son lionceau, perturbe la tranquillité de la forêt, par ses plaintes bruyantes. L’Ourse vient alors lui rendre visite pour la raisonner, en lui montrant qu’elle aussi, tout comme les parents des petits qu’elle a dévoré, doit taire son désespoir.



La Lionne et l'Ourse  - Jean de la Fontaine - Illustration G. Doré / Prunaire
La Lionne et l'Ourse - Jean de la Fontaine - Illustration G. Doré / Prunaire


Texte de la fable


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Lu par René Depasse - source : litteratureaudio.com

La Lionne et l'Ourse


Mère Lionne avait perdu son fan.
Un chasseur l'avait pris. La pauvre infortunée
Poussait un tel rugissement
Que toute la Forêt était importunée.
La nuit ni son obscurité,
Son silence et ses autres charmes,
De la Reine des bois n'arrêtait les vacarmes
Nul animal n'était du sommeil visité.
L'Ourse enfin lui dit : Ma commère,
Un mot sans plus ; tous les enfants
Qui sont passés entre vos dents
N'avaient-ils ni père ni mère ?
- Ils en avaient. - S'il est ainsi,
Et qu'aucun de leur mort n'ait nos têtes rompues,
Si tant de mères se sont tues,
Que ne vous taisez-vous aussi ?
- Moi me taire ! moi, malheureuse !
Ah j'ai perdu mon fils ! Il me faudra traîner
Une vieillesse douloureuse !
- Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
- Hélas ! c'est le Destin qui me hait. Ces paroles
Ont été de tout temps en la bouche de tous.
Misérables humains, ceci s'adresse à vous :
Je n'entends résonner que des plaintes frivoles.
Quiconque en pareil cas se croit haï des Cieux,
Qu'il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.

Jean de La Fontaine
Fable XII, Livre X



Annonce des axes

I. Une tragédie
1. La tragédie pour la lionne
2. La tragédie prétexte à la fable
3. La tragédie pour les autres animaux
4. Relativisation du malheur

II. L'importance de la fable
1. Lecture morale et pragmatique
2. Lecture idéologique : le partage des voix
3. La fable voix/voie de la liberté : lecture générique



Commentaire littéraire

I. Une tragédie

1. La tragédie pour la lionne

    Dès le premier vers la scène d’exposition est posée, en effet « Mère Lionne avait perdu son fan », ainsi l’univers de la mère est bouleversé ; malheureuse, elle alerte toute la forêt par ses rugissements. Désormais seule, impuissante, elle se lamente sur son sort et tend sa tristesse vers un supplice collectif. Ainsi, son mal est si dur que le monde ne vit qu’à travers cette douleur.

    En outre, le deuil de la Lionne se manifeste par le tragique du récit : « la pauvre infortunée » (vers 2), « rugissement » (vers 3), « moi, malheureuse ! » (vers 17), « J’ai perdu mon fils ! » (vers 18), « c’est le destin qui me hait ! » (vers 21).
    De plus, la présence de ponctuation met en relief la douleur de la Lionne :
    - Moi me taire ! Moi, malheureuse !
    Ah ! J’ai perdu mon fils ! Il me faudra traîner une vieillesse douloureuse ! (vers 17 à 18).

    La Lionne s’enferme dans son chagrin et n’essaye donc pas de s’en en sortir, de trouver un moyen pour retrouver son fils. Elle voit donc cette perte comme une fatalité. La durée de la plainte est donc traduite comme une impossibilité d’échapper à sa propre logique, elle se dit poursuivit par le destin, c’est une victime tragique du fatum.
    La tragédie dans laquelle s’enferme la Lionne tend vers un drame qui atteint ses voisins, mais surtout vers une toute autre interprétation prenant une ampleur différente.


2. La tragédie prétexte à la fable

    La tragédie est représentée comme un prétexte à la fable, le récit prend ses distances envers la logique de la Lionne. Par la périphrase « la reine des bois », l’auteur n’insiste plus sur sa maternité et le récit prend donc une dimension politique. La Fontaine appuie son argumentation sur une justification philosophique et morale qui suggère que la Lionne ne respecte pas ses sujets. Et donc son comportement s’apparente à un abus de pouvoir, il attribue à « la reine des bois » un symbolisme psychologique et social. Par la bête, on parvient à l’homme, les animaux s’organisent en une société monarchique, la Lionne représentant la reine des bois tandis que l’Ourse est un noble puissant.


3. La tragédie pour les autres animaux

    Le rapport de force de la Lionne avec les autres animaux ôte tout recours à ceux-ci. Le drame des voisins se traduit par l’indifférence de la Lionne face à eux, en effet le référent temporel « la nuit », donc, le temps réservé au sommeil est troublé par le désarroi de cette mère. La Fontaine se place donc du côté de la coutume, la forme négative accentuée « Nul animal n’était du sommeil visité » (vers 8) souligne l’importance du dérangement.
    La Fontaine choisit une ourse afin de permettre un dialogue d’égal à égal, en effet la voix de la sagesse a un rapport privilégié avec la lionne : « Ma commère » (vers 9).


4. Relativisation du malheur

    L’Ourse reproche à la lionne de ne voir que son propre malheur et l’abus de pouvoir que quand elle en est victime, sa condition devient donc celle des autres : « Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues, Si tant de mères se sont tues, Que ne vous taisez-vous aussi ? » (vers 14 à 16). Cet aveuglement est d’autant plus notable qu’elle fait subir cette perte aux autres.
    De plus, la tristesse de cette mère est transformée en une banalité sans importance, l’expression « plaintes frivoles » (vers 24) relativise le malheur de la Lionne face à d’autres infortunes beaucoup plus importantes.


II. L’importance de la fable

1. Lecture morale et pragmatique

    Ainsi l’Ourse apparaît comme la voix de la sagesse, son discours est bien plus pertinent que celui de « la reine des bois », la raison du plus fort n’est pas toujours la meilleure. En effet, son intervention peut recevoir plusieurs interprétations.
    Le discours, l’Ourse et la moralité finale assumée par le fabuliste se rencontrent sur plusieurs points.
    Le comportement de cette mère est généralisé par l’expression : « Ces paroles ont été de tout temps en la bouche de tous. » (vers 21 et 22), la Lionne est donc assimilée à tous les hommes, de plus, le référent « tous » (vers 22) marque l’universalité de cette fable.
    En outre le regard de l’homme est complètement faussé car ces « misérables humains » (vers 23) qui ont tendance à ne voir que leur propre malheur.
    Cette fable met en exergue un conseil pragmatique : « si vous vous croyez mal en point, allez voir le monde : vous découvrirez pire ».
    En effet, la leçon faite à la lionne lui est complètement adaptée puisqu’elle est prise dans son propre domaine : la tragédie des mères, exemple historique d’Hécube, reine de Troie réduite en esclavage, ayant perdu mari et fils, accentue le caractère tragique de la fable.
    La leçon philosophique, bien présente dans cet apologue, insiste sur la responsabilité personnelle de l’homme dans son bonheur et ainsi l’invite à changer son regard. La vie n’est pas une tragédie tout dépend du point de vue que l’on porte sur elle. Ainsi s’effectue une série d’oppositions entre la voix sage et l’erreur de perspective : dans leur conversation, entre « qui vous force à vous y condamner ? » (vers 20) et « c’est le destin qui me hait. » (vers 21) ; puis dans la moralité, entre « se croit haï des Cieux » (vers 25) et « rendra grâce aux Dieux » (vers 26). L’emploi du verbe pronominal « se croit » montre la vision subjective, immédiatement battue en brèche par le fabuliste ; noter le parallélisme de ces deux derniers vers et leur écho renforcé par les seules rimes plates du poème.
    La morale finale opte pour une lecture philosophique et morale, non sociale et pourtant l’arrière plan politique du récit ne peut échapper au lecteur.
    La réaction de la Lionne illustre une tendance humaine, aggravée par sa puissance sociale. Elle exerce dans sa détresse un abus de pouvoir qui reflète l’abus de pouvoir dans la force, aveuglement, renforcé par la hiérarchie : « ma douleur prime sur les autres parce que je suis plus importante ». La moralité sous-entend l’écrasement des « plus petits », dans cette fable les minorités se taisent, aujourd’hui alors qu’elles sont importunées mais également autrefois quand elles étaient victimes de la reine : « Si tant de mères se sont tues » (vers 15).


2. Lecture idéologique : le partage des voix

    L’Ourse utilise donc l’exemple d’autrui pour instruire la Lionne, mais celle-ci est prisonnière de sa vision. La fable plaiderait donc pour le partage des expériences.
    Mais l’Ourse, « commère » de la reine, existe-t-elle en politique ? Egal du puissant, qui n’aurait rien à en craindre ? Qui peut tenir le rôle de l’Ourse, qui peut être la voix de la sagesse et de l’indépendance, sinon la fable ?
    A travers la posture de la Lionne et celle de l’Ourse, deux genres littéraires sont donc en concurrence.
    La Lionne représente le genre tragique inadéquat, fermé sur lui-même, il ne se console pas et est en deuil permanent. Par elle, les genres ne communiquent pas : la tragédie n’entend pas la vérité de la fable, qui est la vérité des gens, une vérité universelle.
    L’Ourse représente la fable, plusieurs points communs existent entre son discours et l’esthétique de la fable : l’utilisation d’un langage sobre qui s’allie à une esthétique minimaliste et à une variation métrique, grande invention de La Fontaine. S’ajoute à cela la stylistique sommaire qui met en scène peu de moyens pour donner beaucoup d’effets, par exemple comment, dès le second vers, le décor est planté : « Un chasseur l’avait pris ».


3. La fable voix/voie de la liberté : lecture générique

    De plus, seule la fable peut parler aux grands, par le biais des animaux, elle décrit la société de son temps et le comportement de ses contemporains. Projetés dans le monde animal, les vices et les défauts deviennent plus visible, à travers eux les hommes se voient tels qu’ils sont et découvrent de la sorte leur vérité.
    En outre, la fable s’approprie les autres langues et tourne en dérision les autres genres : tout d’abord, la fable dépasse la pitié qu’aurait pu inspirer la Lionne, pitié et terreur qui sont depuis Aristote les ressorts de l’émotion tragique ; puis la morale parodie le style tragique en énonçant « misérables humains » (vers 23) alors que les hommes sont infortunés non à cause du sort, comme le croit la Lionne, mais à cause de leur lecture partielle. Et l’interprétation « haï des Cieux » (vers 25) raille le langage hyperbolique et l’interprétation erronée de la lionne.




Conclusion

    Dans ses fables La Fontaine accorde aux animaux une sensibilité et une certaine forme d’intelligence. S’ils n’en possédaient pas, comment comprendre en effet leurs cris de souffrance ou de joie, leurs capacités d’adaptation ou leurs ruses pour se défendre ?

    Ainsi La Lionne et l’Ourse qui illustre bien notre société, est donc le porte-parole des « plus faibles » qui sont constamment abusés. Mais cette fable met en scène également la voix de la lucidité, de la sagesse commune et de la gaieté, prononcé, non pas par l’autorité, mais par ses sujets.



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