Le philosophe Scythe

Jean de La Fontaine, Fables (1693)






Introduction
   
    La fable Le philosophe Scythe est dédiée au Duc de Bourgogne et évoque une conception du bonheur en relation avec la philosophie de l’antiquité. Il n’est donc pas étonnant que Jean de La Fontaine (1621-1695) y fasse référence au stoïcisme et à l’épicurisme, courants majeurs de l’Antiquité. L’admiration pour l’Antiquité explique que La Fontaine trouve une part de son inspiration dans des textes de fabulistes antiques tels Esope ou Phèdre.
    La fontaine met en scène deux personnages opposés dans un apologue clôt par une courte moralité.


Lecture du texte

Le philosophe Scythe

Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
Se proposant de suivre une plus douce vie,
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
Un sage assez semblable au vieillard de Virgile,
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
Son bonheur consistait aux beautés d'un Jardin.
Le Scythe l'y trouva, qui la serpe à la main,
De ses arbres à fruit retranchait l'inutile,
Ebranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
Corrigeant partout la Nature,
Excessive à payer ses soins avec usure.
Le Scythe alors lui demanda :
Pourquoi cette ruine. Etait-il d'homme sage
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
Laissez agir la faux du temps :
Ils iront aussi tôt border le noir rivage.
- J'ôte le superflu, dit l'autre, et l'abattant,
Le reste en profite d'autant.
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
Un universel abatis.
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
Il tronque son Verger contre toute raison,
Sans observer temps ni saison,
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
Un indiscret Stoïcien :
Celui-ci retranche de l'âme
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
Jusqu'aux plus innocents souhaits.
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort ;
Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

Jean de La Fontaine, Fables


Annonce des axes



Etude du texte



I. Le récit d’une rencontre :

1. Deux personnages de nature opposée :

• « un philosophe » (vers 1) associé à sa situation géographique : la Scythie, pays austère, rude et sauvage.
• « un sage » (vers 4 : enjambement vers 3-4 et mise en relief du mot rejeté « sage » au vers 4) associé à la Grèce et au Jardin : cité de lumière.
          Rapport métonymique (région/personne) : les caractéristiques de la région s’appliquent donc aux personnes.
• opposition terme à terme des caractéristiques des personnes : austère/égalant les rois…

2. Des comportements opposés :

• Opposition facile dans la mesure où l’un applique les conseils de l’autre.
• Sage : contexte édénique : heureux serein, il fait preuve de discernement et de tranquillité dans ses actes (« ébranchait, émondait » : diversité plaisante des activités). Actes réfléchis, choix à faire plaisants, pas de labeur.
• Ce qui concerne philosophe : antithétique par rapport au sage + actions qui connotent la mort (« faux du temps, noir rivage ») + hyperboles (« universel abatis ») + sonorités cassantes («coupe », « taille », « tronque ») ce qui renvoie à une négativité destructrice
      à Absence de discernement, application systématique et dogmatique des conseils du sage.
• Jeu d’opposition mis en exergue par la structure même du récit

3. Un récit court et vivant :

• Le récit de cette rencontre est construit telle une comédie qui connaît une évolution spatiale et temporelle dans un contexte non précisé (à des fins de généralisation).
• La présentation du sage se fait à l’imparfait : pause de l’action.
• Reprend avec le dialogue (vers 14) exposant deux points de vue opposés : l’un tend vers la vie alors que l’autre tend vers la mort.
• dialogue + récit donnent à voir les actions comparables mais aggravées chez le philosophe.

La diversité narrative est mise au service du jeu d’oppositions, lequel est mis au service de la double conception de la vie.


II. La double conception de la vie et du bonheur :

1. Des références culturelles et philosophiques claires :

• Philosophe : stoïcien d’où l’idée d’une certaine austérité et violence = archétype du destructeur de ce que la vie comporte comme plaisirs et agréments (puisque généralisé).
• Sage : épicurien doté d’une civilité et qui prend goût aux plaisirs de la vie.

2. Deux conceptions antagonistes :

La première conception est caractérisée par l’image de la satisfaction tranquille doublée d’un souci d’esthétique (= épicurienne lié au plaisir du jardinage).
Par opposition, la conception du philosophe est dogmatique et intransigeante, elle renvoie à la violence et au lubhryce (démesure) et montre une absence de sensibilité.


III. La leçon de la fable :

1. Des choix personnels visibles:

• Vocabulaire choisi: positif pour le sage et péjoratif pour le philosophe (= caractérisation des personnages subjective) + connotations. Oriente le lecteur en faveur du sage avant la morale.
• Sage = prototype de l’homme mesuré par exellence (comparaison filée: d’abord avec les rois et les dieux (vers 5) reflet de la plénitude + (vers 6), anaphore de “homme” le sage est donc l’image de l’homme par exellence)

2. Une prise de position personnelle :

• Le point de vue du fabuliste est suggéré et exprimé de façon indirecte : contestation du comportement du philosophe par une gradation négative croissante; jusqu’à l’usage du “je” qui expose son point de vue et la morale (formulée telle une vérité générale).
• Ce sont les épicuriens qu’il faut suivre car sinon on meurt prématurément du fait de la systématique suppression des désirs.


Conclusion

    Le philosophe scythe est un bon exemple du récit allégorique où DEUX conceptions de la vie et du bonheur s’affrontent. Chacun peut adopter celle qu’il préfère, mais le fabuliste guide son lecteur vers le choix de la morale épicurienne.
    Une morale souriante et humaine est préférable à l’intrangisance des stoïciens/puristes
    En ce sens La Fontaine rejoint Molière dans ce choix d’un art de vivre plaisant, fondé sur le désir.







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